Lorsqu'il
y a six ans, nous avions eu le grand plaisir d'ouvrir
l'École
Moderne de Barcelone, nous avions bien souligné que son
système d'enseignement serait rationaliste et scientifique.
Avant
tout, nous avions averti le public, en indiquant le fait que la raison
et la science sont les antithèses de tout dogme, que notre
école n'enseignerait aucune religion. Nous savions que cette
déclaration provoquerait la haine de la caste sacerdotale et
que nous nous verrions combattus par les armes qui sont
employées par ceux qui vivent de mensonges et d'hypocrisies,
abusant de l'influence que leur accordent l'ignorance de leurs
fidèles et le pouvoir des gouvernements. Mais lorsqu'on nous
disait que nous avions trop de
témérité
d'affronter si franchement l'église régnante,
nous
éprouvions davantage le besoin de
persévérer dans
nos propos, convaincus que plus le mal est grand et la tyrannie
puissante, plus de vigueur allions-nous employer pour les combattre, et
plus d'énergie pour les détruire.
La clameur
générale menée par la presse
cléricale contre l'École Moderne,
à laquelle je dois d'avoir subi un an de prison, nous prouve
que
nous étions dans le vrai en choisissant cette
méthode
d'enseignement, qui devrait donner à tous les rationalistes
de
nouveaux élans pour poursuivre notre oeuvre avec plus
d'entêtement que jamais et la développer, la
propager
jusqu'où il soit possible de le faire.
Il
faut dire, toutefois, que la mission de l'École Moderne ne
se
limite pas seulement à ce que disparaisse des cerveaux le
préjugé religieux, parce que bien que celui-ci
soit l'un
de ceux qui s'opposent le plus à l'émancipation
intellectuelle des individus, nous n'atteindrons pas pour autant la
préparation de l'humanité libre et heureuse, car
on peut
concevoir un peuple sans religion mais aussi sans liberté.
Si
la classe des travailleurs se libérait du
préjugé
religieux et conservait celui de la propriété
telle
qu'elle existe aujourd'hui, si les ouvriers croyaient vraie la
prophétie qui affirme qu'il y aura toujours des pauvres et
des
riches ; si l'enseignement rationaliste se limitait seulement
à
diffuser des connaissances sur l'hygiène et les sciences et
ne
préparait que de bons apprentis, de bons
employés, de bons
travailleurs de tous les métiers, nous pourrions vivre aussi
bien entre athées plus ou moins sains et robustes, suivant
nos
maigres pouvoirs d'achat, mais nous continuerions à vivre
entre
esclaves du capital.
L'École
Moderne
prétend combattre tous les préjugés
qui
empêchent l'émancipation totale de l'individu, et
c'est
pour cela qu'elle adopte le rationalisme humaniste, qui consiste
à inculquer à l'enfance le désir de
connaître l'origine de toutes les injustices sociales afin
que
par cette reconnaissance, elle puisse par la suite les combattre et
s'opposer à elles.
L'enseignement
rationaliste et scientifique de l'École Moderne
doit embrasser, comme nous l'indiquons, l'étude de tout ce
qui
est favorable à la liberté de l'individu et
à
l'harmonie de la collectivité, sous un régime de
paix,
d'amour et de bien-être pour tout le monde sans
distinction
de classe ni de sexe.
Francisco Ferrer y Guardia
cité par
Ramón Safón,
in "Le
rationalisme
combattant, Francisco Ferrer y Guardia",
Paris, Éditions
CNT-Région parisienne, 2002, p. 26-27.