Le désastre : un projet de l'inconscient collectif ?
Dans son Essai d'exploration de l'inconscient, ultime ouvrage qui précède sa disparition en juin 1961, le psychanalyste C. G. Jung constate que le progrès scientifique s'est accompagné d'une déshumanisation du monde. Une déshumanisation dont les « nouvelles technologies » issues des découvertes scientifiques renforcent chaque jour l'impact, modifiant les comportements collectifs et individuels, créant sans cesse de nouveaux besoins, de nouvelles frustrations, isolant l'individu dans une bulle d'anonymat et de virtualités qui dénaturent son rapport au monde et banalisent une schizophrénie collective érigée en normalité sociale. Une normalité qui ne tient aucun compte de la dimension inconsciente de toute vie humaine.
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Or
méconnaître l'inconscient peut s'avérer
dangereux. L'illusion d'une parfaite maîtrise de soi
fondée
sur la raison n'exempte pas l'homme contemporain occidental (ou
occidentalisé) de bien des formes d'angoisse et de
problèmes
psychologiques auxquels les compensations liées
à la consommation sont d'un bien piètre
résultat.
Et pourtant peu d'individus acceptent de
prendre en compte la
dimension inconsciente de leur vie. Alors postuler et
démontrer,
comme le fait Jung, l'existence d'un inconscient collectif propre
à
tout être humain et à toute l'humanité,
suscite
encore aujourd'hui un haussement d'épaules dont sont
familiers
tous les conformistes que la psychologie inquiète.
Cependant
l'inconscient collectif est inévitablement au fait
des
« horreurs
économiques » (1) dans
lesquelles l'humanité entière est aujourd'hui
plongée
et qui font sentir leurs cruels effets sur ce que nous appelons
communément l'environnement. Le réchauffement
climatique avéré, dont les experts internationaux
tentent d'affiner les projections, intime les États
à
signer des protocoles, avec à la clé comme on le
sait, beaucoup de discours et peu d'effet.
La remise en cause
fondamentale du mode de vie, de production et de
consommation éhonté des pays riches n'est pas
pour
demain, on le mesure bien. Par ailleurs n'est-il pas quasiment
établi
que faire accéder l'ensemble de l'humanité au
niveau de
consommation d'un occidental moyen requerrait les ressources de trois
Terre ?...
Or
le climat se dérègle, les
catastrophes se succèdent,
affectant de façon souvent dramatique les zones et les pays
les plus défavorisés du monde... pour
l'heure !
Le
GIEC (Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Évolution
du Climat) produit des rapports éminemment
documentés
et étayés qui manifestent les impacts
déjà
perceptibles de ce changement climatique et son évolution
prévisible au cours du XXIe siècle. (2)
Les
médias
s'en font régulièrement l'écho,
même si les
"climato-sceptiques" ne voudraient voir à ce changement
qu'une
cause "naturelle", le soleil par exemple, ce qui permettrait de se
déculpabiliser allégrement et de continuer sans
fioriture
dans la gabegie énergétique.
Dans
un essai publié en janvier 2007 :
« Comment les
riches détruisent la
planète », le
journaliste d'environnement Hervé Kempf relève
l'hypothèse de la fonte du sol gelé des
régions
sibériennes : le permafrost ou pergélisol, qui
pourrait
conduire à la libération dans
l'atmosphère de
milliards
de tonnes de carbone ; ce qui provoquerait un emballement du climat
sur lequel l'action humaine n'aurait alors plus guère de
prise. Et l'on a observé récemment que le
permafrost
commençait à fondre...
De
même, note-t-il, le taux d'extinction des espèces
imputable à l'activité humaine est d'ores et
déjà
considérable.
Il cible à juste titre le luxe
ostentatoire de l'oligarchie des hyper-riches et l'incitation au
gaspillage qui en résulte du fait de la fascination qu'ont
toujours exercée les riches. Il formule même
« une
hypothèse provocante », selon ses propres
termes : « On ne peut exclure de la part de
l'oligarchie un
désir inconscient de catastrophe*, la recherche
d'une
apothéose de la consommation que serait la consommation de
la planète Terre elle-même par
l'épuisement, par
le
chaos*, ou par la guerre
nucléaire. » (3)
Nombreux
sont ceux qui, tout en étant conscients de cette universelle
dérive et de la menace potentielle qu'elle implique
à
court, moyen ou long terme cherchent à s'en accommoder en
adoptant quelques comportements vertueux, comme le respect scrupuleux
du tri sélectif des déchets ménagers.
Dans le
même temps ils conduisent une voiture et prennent un avion
en « low coast »
dès
que l'occasion
s'en présente... Toutes ces
confortables occasions que génère le capitalisme !
Or
la catastrophe en cours et à venir est bien le produit de
l'esprit même du capitalisme. Et qu'en est-il de cet
état
d'esprit, sinon de ce qui s'enracine dans l'inconscient collectif ?
Ancestral besoin d'être le plus fort, de dominer, de
consommer,
de posséder, d'exploiter, et donc de détruire. En
1961,
Jung qualifiait cette psyché inconsciente de
« dépôt
à ordures morales ». (4)
Prenant
peut-être conscience du fait qu'elle est devenue aujourd'hui
une immense décharge, d'aucuns s'évertuent
à
imaginer un capitalisme vertueux qui réglementerait le
pillage des dernières ressources naturelles, organiserait le
gâchis, compenserait les destructions, régulerait
la
frénésie compétitive, etc.
Se
retrancher derrière le fumeux concept rebattu de
« développement
durable » peut en effet
contribuer à la bonne conscience. Il a d'ailleurs fait
florès
et le petit épargnant français qui avait pu
mettre
quelques maigres économies sur un
« compte pour le
développement industriel » peut se dire
qu'il
contribue à sauver la planète dès lors
que ce
support a été rebaptisé
« livret pour
le développement durable ».
En
dépit de tous ces beaux discours, de toutes ces mesurettes
destinées à rassurer le peuple des
électeurs, la
catastrophe est peut-être imminente. En tout cas elle se
profile à l'horizon de ce mirobolant 21e siècle.
En
1854, un indien d'Amérique du Nord, le Chef Seattle,
éponyme
de la grande ville des Etats-Unis, prononça un discours
devenu
célèbre, en réponse à celui
du gouverneur
Isaac M. Stevens, Commissaire aux affaires indiennes. Même si
plusieurs versions de ce texte furent publiées, on peut
relever cette admonestation dont aujourd'hui la pertinence s'adresse
à toute l'humanité :
«
Les Blancs aussi disparaîtront. Peut-être plus
tôt
que toutes les autres tribus.
Contaminez
votre lit et vous suffoquerez une nuit dans vos propres
détritus. ».
(5)
Les
Cassandre déplaisent, ils dérangent toujours,
mais
la
mémoire est courte. Qui se souvient des avertissements du
club
de Rome dans les années soixante-dix ?
Qui
entend encore la
parole de cet homme intègre, de ce passionné de
la
planète que fut René Dumont, candidat
à la
présidence de la république française
en 1974 ?
« Les
riches et les puissants, et même les
semi-privilégiés
que nous sommes, ne réaliseront le danger de
l’évolution
actuelle qu’au moment où ils en souffriront
personnellement
et gravement. Mais la pollution sera alors devenue insoutenable
(…)
Le seul espoir réside alors dans une
prise de
conscience bien plus
rapide, par le plus
grand nombre, de
l’extrême
gravité de la
situation. ». (6)
Ce
qui n'empêche pas bon nombre de contemporains de s'inscrire
dans « une société
à responsabilité
limitée », persuadés qu'ils
sont de ne pas
avoir à vivre les catastrophes qui s'annoncent :
«
Nous ne les verrons pas ! » s'exclament-ils, tout en
admettant que cela pourrait concerner leurs enfants... qu'ils aiment
tant !
Cette attitude qui banalise et repousse l'inéluctable péril aux calendes grecques est en tout point similaire à celle de nos décideurs, politiques et « forces vives » du lobby nucléaire, qui imposent et généralisent un mode de production énergétique prétendument maîtrisé alors que les « générations futures » devront s'accommoder de déchets qui resteront hyper-dangereux des milliers d'années et que l'on s'apprête à enfouir sous terre dans de pseudo « laboratoires », en fait comme la ménagère pressée glisse la poussière sous le tapis. En dernier ressort le consentement des populations n'est toujours pas unanime mais l'argument semble imparable : en ces temps de réchauffement climatique ce serait une énergie propre car elle ne produit pas de gaz à effet de serre ! D'où sa fructueuse et quasi universalité puisqu'elle permet d'entretenir la boulimie énergétique aux quatre coins du monde... Jusquà ce que surviennent au pays du soleil levant un séisme et un tsunami d'une intensité inégalée et que s'ensuive une catastrophe nucléaire majeure qui traumatise davantage ce pays et suscite l'inquiétude à travers le monde...
Et
si nous faisions aussi un peu d'écologie
humaine tout
simplement ? Comment rester insensible à cette migration
ininterrompue qui défie
continûment les frontières,
utilisant les voies officielles et légales quand elle le
peut
et de plus en plus les ressources de la clandestinité, pour
franchir la ligne de démarcation qui sépare les
pays
attractifs des pays en difficulté ?
Ainsi
des milliers d'africains n'hésitent-ils pas
à
traverser les mers sur des embarcations de fortune au péril
de
leur vie dans l'espoir
d'aborder les côtes d'un illusoire et sinistre eldorado.
"Chaque
année, des milliers de
désespérés à
la recherche d'une protection ou d'une vie nouvelle se noient faute
d'embarcation solide." William SPINDLER,
Réfugiés, UNHCR (The UN Refugee Agency),
numéro 148, volume 4, 2007.
Que
des êtres humains en quête de survie puissent
mourir dans
de telles conditions - n'a-t-on pas retrouvé en
Méditerranée
des cadavres d'émigrants naufragés
accrochés à
des filets à thons ?!... - manifeste le colossal
potentiel d'indifférence désormais atteint dans
les
pays riches.
Cette
migration
n'est-elle
pas en fait la conséquence directe d'un formidable déséquilibre
mondial entre pays riches et pays pauvres, qui chaque jour se creuse,
cependant que les responsables politiques et les experts
patentés
n'ont d'autre ambition que de réduire ces
« fractures »,
en contribuant davantage à « l'aide au
développement », au
« co-développement »,
dernier avatar d'un vœu
pieux tant de fois
réitéré
!...
Comment
prétendre par ailleurs réguler un tel
désastre par
le
renforcement de contrôles douaniers au besoin
externalisés
dans des pays de transit et la vague promesse d'un
« co-développement »
(durable ?!) comme
le font les États et les gouvernements concernés,
avec
l'assentiment implicite de leurs populations ?
Pire encore, afin de « se protéger », dans le but finalement désespéré de garantir une certaine opulence de toute menace, on peut voir, ici ou là, s'édifier des murs, versions dérisoirement modernes du limes de l'empire romain ou de la grande muraille de Chine, murs d'une honte oubliée, tragiques expressions d'une brutale exclusion, d'une monumentale déshumanisation, d'une irrémédiable et millénaire vésanie.
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Éluder
l'accroissement continu des inégalités, rester
sourd à
la criante injustice qui frappe des populations entières,
cependant qu'une oligarchie de privilégiés
affichent un
luxe insolent, c'est éluder le présent
insoutenable,
c'est valider la montée prévisible des horreurs
dont il
semble que nous ne soyons toujours pas vaccinés en
dépit
d'un XXe siècle particulièrement
éprouvant.
A
titre purement thérapeutique et ne serait ce que pour
conjurer
l'implacable brutalité des égoïsmes,
pourrait-on encore prêter l'oreille à cet auteur
célèbre, dit du
« siècle des
lumières » dans un pays de
« grande
culture » qui aujourd'hui encore ne saurait le
renier,
lorsqu'il s’exclamait et affirmait :
« Je
vous dis qu’il faut regarder tous les hommes comme nos
frères.
- Quoi ! Mon frère le Turc ? Mon
frère le
Chinois ? Le Juif ? Le Siamois ?
-
Oui, sans doute
; ne sommes-nous pas tous enfants du même père et
créatures du même
Dieu ? ».
Ou
bien serait-ce faire
preuve d’un
idéalisme suranné, démodé,
d’un
humanisme désuet, incompatible avec les lois
suprêmes du
marché, d’un irréalisme qui rejoindrait
le fantasme
d’une utopie sociale à ranger désormais
au rayon des
vieilleries et des nostalgies révolutionnaires que de donner
encore crédit à l’expression de ce
constat moral
pourtant élémentaire que faisait Voltaire,
en
1763, dans son Traité sur la Tolérance
?... (7)
Et
l'individu dans tout cela, l'individu jouissant de son libre arbitre,
que fait-il, lorsqu'il a le privilège de vivre à
l'ouest du monde ou dans un pays émergent et qui plus est
dans
un contexte pas trop défavorisé ? Eh bien, il
puise
dans les ressources de son mental, du mental humain qui, on le sait,
sont infinies. Ainsi chacun est à même de se
façonner
une sécurité psychologique illusoire mais bien
pratique, en adhérant par exemple à un quelconque
mysticisme. Le champ des mysticismes est lui-même
très
diversifié. Ainsi peut on accréditer des
réalités
qui semblent avoir fait leurs preuves : les institutions, les
États,
la propriété privée, les
roués mécanismes
du capitalisme. Comme on peut adhérer, le cas
échéant
conjointement, à l'une des multiples religions, des
innombrables sectes qui poussent comme champignons en automne,
à
un mouvement, un parti politique réformiste ou
prétendument
révolutionnaire.
On
peut aussi cautionner la logique des pouvoirs et rechercher les
positions dominantes, confortables, favorisées, s'inscrire
dans une hiérarchie qui n'est que l'expression
sophistiquée
de l'animalité primitive de l'être
inachevé qui
se dit « humain »,
ou au contraire,
ou concurremment, faire preuve de modestie, afficher une compassion
multidirectionnelle de bon aloi et cultiver
l'humilité, le renoncement, le don, voire le sacrifice de
soi,
s'engager dans le caritatif, l'humanitaire, etc.
On
peut aussi jouir d'un privilège
réservé au happy
few : le « développement
personnel »,
expression cocasse pour désigner un ensemble de pratiques et
de croyances souvent farfelues qui s'enracinent dans le foisonnant
terreau des
« spiritualités » et
se
fondent sur les enseignements de maîtres, de gourous et de
valeureux disciples secrètement ou publiquement
adoubés.
On
peut encore puiser dans le fantastique corpus philosophique
multiculturel de nos médiathèques et se forger
par
exemple un hédonisme antique, mâtiné
d'athéisme
contemporain, revisité par le dernier philosophe
à la
mode.
En fait chacun selon le mode particulier qu'il a choisi, procédant parfois d'une situation privilégiée du fait de sa naissance et de ses droits patrimoniaux (8) est engagé dans un perpétuel calcul de survie et de préservation des « avantages acquis », aussi minimes soient-ils, calcul sur quoi se fonde l'ignominie des sociétés, ensembles d'inégalités constitutives, de brutales injustices, de violences insidieuses ou délibérées.
Ainsi va le monde dans lequel on peut penser à l'instar de Pangloss et de son maître Leibniz « qu'il n'y a point d'effet sans cause » et que nous sommes dans le « meilleur des mondes possibles » (9), comme on peut jouer de la harpe au pied d'un volcan en éruption ou cultiver des roses et du jasmin sur le fumier.
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Ultime
question cependant. Pourrait-on être amené un jour
à
prendre
au sérieux ces mots de Rimbaud dans les Illuminations ?
«
Ma sagesse est aussi
dédaignée que le
chaos.
Qu'est mon néant auprès de la stupeur qui vous
attend
? ».
(10)
Lionel CAYET
(1) Arthur RIMBAUD,
Illuminations, Soir historique.
(2) Le
rapport du GIEC synthétisé pour les
non-spécialistes
(3)
Hervé KEMPF Comment les riches détruisent la
planète,
Paris, Seuil, 2007, p. 113. Terre
à Terre
(4)
C. G. JUNG, Essai d'exploration de
l'inconscient, Paris, Robert
Laffont, 1964 ; folio essais, 2006, p. 181.
(5) Discours_du_Chef_Seattle_en_1854
(6)
René DUMONT, L’utopie ou la mort, Paris, Seuil,
1973, p.
154-155.
(7)
VOLTAIRE, Traité sur la Tolérance, Chapitre
XXII,
De la Tolérance universelle.
(8)
cf. le «
Discours
sur l'origine et les fondements de l'inégalité
parmi les hommes
»
de Jean-Jacques ROUSSEAU :
« Le
premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi,
et
trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de
la société civile. Que de crimes, de guerres, de
meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point
épargnés au genre humain celui qui, arrachant les
pieux
ou comblant le fossé, eût crié
à ses
semblables :
« Gardez-vous
d'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous
oubliez
que les fruits sont à tous, et que la terre n'est
à
personne.
»
(Discours, seconde partie).
(9)
VOLTAIRE, Candide.
(10)
Arthur RIMBAUD, Illuminations, Vies I
*
souligné par nous
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