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Octave
Mirbeau défenseur de l'enfant
La sensibilité
d'Octave Mirbeau pour l'enfant est manifeste, elle traverse son
oeuvre romanesque et dramatique mais se traduit aussi par de
vigoureuses prises de position dans les articles qu'il donne
à
la presse de l'époque.
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L'originelle
beauté de l'enfant,
n'est-elle
pas celle du jeune Sébastien
Roch,
héros
éponyme
du roman d'Octave
Mirbeau, avant que son père,
vaniteux petit commerçant de province et rêvant
d'un
grand destin pour son fils dont l'éclat rejaillirait bien
entendu sur lui, ne décide de l'envoyer dans un
collège
religieux où s'accomplira "le meurtre
d'une âme
d'enfant" ?
" Sébastien,
en faveur de qui s'agitaient ces projets merveilleux, était
un
bel enfant, frais et blond, avec une carnation saine, embue de
soleil, de grand air, et des yeux très francs,
très
doux, dont les prunelles n'avaient jusqu'ici
reflété
que du bonheur. Il avait la viridité fringante, la
grâce
élastique des jeunes arbustes qui ont poussé,
pleins de
sève, dans les terres fertiles ; il avait aussi la candeur
introublée de leur végétale vie. (...)
A l'âge
où le cerveau des enfants est déjà
bourré
de mensonges sentimentaux, de superstitions, de poésies
déprimantes, il eut la chance de ne subir aucune de ces
déformations habituelles, qui font partie de ce qu'on
appelle
l'éducation de la famille. En grandissant, loin de
s'étioler,
sa peau se colora d'un sang plus vif ; loin de se raidir, ses membres
sans cesse en mouvement s'assouplirent, et ses yeux
gardèrent
cette expression profonde qui est comme le reflet des grands espaces
et qui met de l'infini au mystérieux regard des
bêtes. " (1)
Mirbeau
voit cette beauté dans tout enfant ; les plus pauvres
peuvent
aussi, à ses yeux, être les plus
touchants, comme ce "petit
mendiant" que la domestique rudoie et veut chasser,
que
Mirbeau fait entrer, qu'il nourrit et à qui il donne
quelques
provisions et quelques sous.
" Il
pouvait avoir treize ans. Sa figure bistrée était
charmante et fine : ses yeux, très noirs, largement
cernés
de bleu, avaient une expression à la fois gamine et
nostalgique ; ses cheveux, noirs aussi, longs et plats, lui eussent
donné l'air d'un page, comme on en voit dans les romans de
chevalerie et sur les vieux vitraux, n'étaient la
pauvreté
de sa veste déchirée en dix endroits, et la
misère
de son pantalon rapiécé et trop court qui
montrait le
bas des mollets, les chevilles délicates, les pieds nus
racornis par la marche et jaunis dans la poussière des
chemins. Il avait d'ailleurs une apparence de bonne santé et
de force. "
(2)
Cette
sensibilité s'exprime aussi par la compassion que Mirbeau
ressent pour tous les enfants abandonnés, ceux qui restent
"Sur
la route"(3)
et qui en meurent,
comme les deux petits ramoneurs, qui nous
renvoient aujourd'hui à la terrible
réalité de
ceux que nos "services sociaux"
désignent
sous le terme générique "d'exclus",
ou mieux encore par le banal acronyme "SDF".
Le dialogue pathétique de ces deux petits garçons
dont
le maître est "mort,
un soir, endormi par
l'ivresse, au bord d'un fossé" (3),
d'abord "mis
dans un dépôt de
mendicité" (3),
à qui on a dit ensuite "de
s'en aller, parce qu'il
y avait trop de pauvres et que la salle était trop
petite." (3),
est tout simplement bouleversant. La puissance d'émotion
qu'il
suscite n'a d'égale que la simplicité
des mots
prononcés par ces deux enfants que saisit le froid
extrême
d'une nuit d'hiver.
"
Ils
ont regagné la route, le coeur gros ; ils ont
marché,
marché encore... Puis, brisés de fatigue,
grelottant
sous leurs noires guenilles, ils se sont
arrêtés... La
plaine est vide... Aucune lumière... Que vont-ils faire ?
Où
vont-ils aller ? Ils ne savent pas. La terreur du ciel les
écrase.
Le froid les déchire... Ils sentent dans tout leur corps une
douleur vive, comme si leur peau était à vif...
Les
petits ramoneurs se sont rapprochés l'un de l'autre, se sont
serrés l'un contre l'autre, la main dans la main, et les
larmes se glacent à la pointe de leurs
cils. (...)
Deuxième
ramoneur
− Je
crois que je n'ai plus mes pieds... Il me semble qu'on m'a
enlevé mes pieds...
Premier ramoneur
− Je ne sais plus
où est ma tête... Je ne sens plus ma
tête... Et j'ai sommeil... (...)
Deuxième
ramoneur (comme dans
le rêve)
− Est-ce
que tu me parles ? ... Où sommes-nous ? ... C'est tout
blanc... C'est comme des fleurs qui sourient... C'est...
Il s'endort. " (3)
Mirbeau relève
aussi le formidable potentiel
d'émerveillement du petit enfant, son instinctive
curiosité, son besoin de connaître
et de
comprendre les ressorts secrets de la nature pour leur opposer la
médiocre réponse
qu'apportent les adultes à ce questionnement primordial.
" J'avais
un amour, une passion de la nature, bien rare chez un enfant de mon
âge. Tout m'intéressait en elle, tout
m'intriguait. Combien de fois suis-je resté, des heures
entières, devant une fleur, cherchant, en d'obscurs et
vagues
tâtonnements, le secret, le mystère de la vie !
J'observais les araignées, les fourmis, les abeilles, avec
des
joies profondes, traversées aussi de ces affreuses angoisses
de ne pas savoir, de ne rien connaître.
Souvent, j'adressais des
questions à mon père,
mais mon père ne m'y répondait jamais, et me
plaisantait toujours.
− Quel
drôle de
type tu fais, me disait-il... Où vas-tu chercher tout ce que
tu me racontes ! ... Les abeilles, eh bien ! ce sont les femelles des
bourdons, comme les grenouilles sont les femelles des crapauds... Et
elles piquent les enfants paresseux... Es-tu content ?
Je
n'avais ni livres, ni personne pour me guider. Rien ne me rebutait,
et c'était une chose vraiment touchante que cette lutte d'un
enfant contre la formidable et incompréhensible
nature. " (4)
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Cependant
Mirbeau n'en reste pas au stade de la sensibilité. Il ne
confond surtout pas sensibilité et sensiblerie lorsqu'il
prend
la défense de l'enfant pour mettre en cause les trois
institutions qui entravent son épanouissement,
brisent son élan, égarent
son âme, aliènent sa liberté, agissant
de manière
insidieuse, compromettant sa propension à l'autonomie et son
aptitude au bonheur : la famille, la religion,
l'école.
La
famille, c'est d'abord une
souffrance à laquelle nul n'échappe par l'inévitable
allégeance à l'archétype de
l'autorité : l'institution
millénaire du pater familias qui, sous l'odieux
prétexte
d'obéissance, induit l'enfant
à toutes
les formes de sujétion, anticipant la soumission aux
maîtres d'école et
autres professeurs, puis à l'État
et aux savants rouages de la société.
Mirbeau
prête
à l'un des narrateurs de son roman Dans le ciel des
propos
sans ambiguïté.
" Ce
que j'ai voulu c'est, en donnant à ces souvenirs une forme
animée et familière, rendre plus sensible une des
plus
prodigieuses tyrannies, une des plus ravalantes oppressions de la
vie, dont je n'ai pas été seul à
souffrir,
hélas. Car tout le monde en souffre, tout le monde porte en
soi, dans les yeux, sur le front, sur la nuque, sur toutes les
parties du corps où l'âme se
révèle, où
l'émotion intérieure afflue en
lumières
attristées, en spéciales déformations,
le signe
caractéristique et mortel, l'effrayant coup de pouce de
cette initiale, ineffaçable éducation de la
famille. "
(5)
A
vrai dire Mirbeau ne prône pas la révolte et
la désobéissance au sein même de la
famille. Il fait
un constat, terrible. L'enfant est bien sûr fondé
à
aimer ceux qui l'ont fait venir au monde et qui bon an, mal an
l'y
ont initié. Et c'est bien le déchirement que peut
ressentir tout individu lucide qui a pris conscience des subtils
mécanismes d'oppression que la société
a mis en
place et dont la famille, malgré elle, en dépit
de son
bon vouloir, de génération en
génération,
se fait l'instrument.
" J'ai
aimé mon père, j'ai aimé ma
mère. Je les ai
aimés jusque dans leurs ridicules, jusque dans leur
malfaisance
pour moi. (...) Ils ont été ce que sont tous les
parents,
et je ne puis oublier qu'eux-mêmes souffrirent, enfants, sans
doute, ce qu'ils m'ont fait souffrir. Legs fatal que nous nous
transmettons les uns aux autres, avec une constante et
inaltérable vertu. " (6)
Il
ne s'agit point pour autant d'excuser l'inexcusable, de valider un
malheureux état de fait, mais bien plutôt de
remettre en
cause ce qui constitue pour Mirbeau une offense, une atteinte
à
la vie. Une fois établi ce constat bien réel et
toujours d'actualité hélas, comment peut-on oser
encore parler
d'épanouissement de l'individu, sinon pour se rassurer avec
l'inepte propagande pseudo-éducative qu'entretient la
société, ce sinistre mouroir des consciences ?
"
Tout être à peu près bien
constitué
naît avec des facultés dominantes, des forces
individuelles, qui correspondent exactement à un besoin ou
à un agrément de la vie. Au lieu de veiller
à leur
développement dans un sens normal, la famille a bien vite
fait
de les déprimer et de les anéantir. Elle ne
produit que
des déclassés, des
révoltés, des
déséquilibrés, des malheureux, en les
rejetant,
avec un merveilleux instinct, hors de leur moi ; en leur imposant, de
par son autorité légale, des goûts, des
fonctions,
des actions qui ne sont pas les leurs, et qui deviennent, non
plus
une joie, ce qu'ils devraient être, mais un
intolérable
supplice. Combien
rencontrez-vous dans la vie de gens adéquats à
eux-mêmes ?* " (6)
En dehors
même de
son action propagandiste, d'un prosélytisme
quasi intrinsèque, de son alliance traditionnelle
et
séculaire avec les pouvoirs et les puissants, la religion qui
devrait se cantonner à "la sphère du
privé" pose
d'abord problème pour Octave Mirbeau par sa
capacité
d'emprise, de détournement des consciences et
particulièrement des
"âmes
d'enfants", ce qu'il dénonce et stigmatise,
notamment dans son roman Sébastien
Roch.
Et
c'est dans un article donné au journal L'Aurore le 22
août
1898 qu'il revient sur l'éducation que
lui-même
reçut chez les jésuites, portant ce
jugement
sévère :
"
Je suis tranquille. Et pourtant, au souvenir des années
affreuses que je passai dans ce grand collège de Vannes,
j'éprouve une haine que le temps ravive au lieu de
l'éteindre, et je me demande, non sans effroi, comment il se
fait que des pères de famille soient assez imprudents pour
confier leurs enfants à ces déformateurs
d'intelligence,
à ces pourrisseurs d'âmes que sont les
jésuites. " (7)
Dans un autre
texte publié dans Le Journal le 16
février 1901, évoquant
toujours des souvenirs personnels, les mots sont durs et sans
ménagement :
"
Je n'ai jamais tant souffert qu'au collège de Vannes, que
dirigent les excellents pères jésuites, et
où je
fus élevé -
si je puis dire -
élevé dans le plus parfait abrutissement, dans la
superstition la plus lamentable et la plus grossière... " (8)
Enfin
dans "Réponse
à une enquête sur l'éducation", le jugement est sans
appel.
"
J'ai été dans un établissement
religieux, chez les jésuites de Vannes.
De
cette éducation, qui ne repose que sur le mensonge et sur la
peur, j'ai conservé très longtemps toutes les
terreurs de
la morale catholique. Et c'est après beaucoup de luttes, au
prix
d'efforts douloureux, que je suis parvenu à me
libérer de
ces superstitions abominables par quoi on enchaîne l'esprit
de
l'enfant pour mieux dominer l'homme plus tard. Je n'ai qu'une haine au
coeur, mais elle est profonde et vivace : la haine de
l'éducation religieuse. " (9)
Au-delà
de la stigmatisation portée sur une religion et sur un ordre
religieux particuliers dont le jeune Mirbeau eut à
pâtir
personnellement, on peut entendre l'universelle révolte des
individus sains d'esprit et de raison contre toutes les pesanteurs
obscurantistes qu'exercent les dogmes et les croyances dans
l'épaisseur des conditionnements qui sont imposés
à l'enfance et qui ruinent le devenir et la vie des adultes.
▲
Pour cette autre
institution qui façonne et prétend construire
l'enfant sous le principe d'autorité : l'école,
Mirbeau a des mots esssentiels auxquels devraient se confronter
d'urgence les systèmes éducatifs contemporains en
faillitte.
"
On ne peut rien espérer de durable si on ne met pas une énergie
énorme à révolutionner l'enseignement*.
(...) Il faut d'abord mettre l'enfant en état de comprendre
la vie. " (10)
En effet dans ces
lieux où l'enfant est enseigné et
prétendument éduqué,
on s'ennuie ferme, on se morfond, on souffre aussi.... Les choses
ont-elles vraiment changé ? Combien
d'élèves ne
reprendraient-ils pas à leur compte aujourd'hui encore le
constat désabusé que faisait Mirbeau de son
propre
vécu scolaire au collège de Vannes ?
"
Et pourtant, je m'ennuyais, je m'ennuyais... Je m'ennuyais de ne pas
sentir dans mes camarades des camarades et de sentir dans mes
maîtres des ennemis. Je n'aurais pu, à cette
époque, préciser la cause et même la
forme de ce
sentiment... Mais ce sentiment était d'autant plus fort
qu'il
était plus vague. Je n'avais qu'un désir, qu'une
volonté, qu'une ambition : quitter ce collège
où
tout, hommes et choses, m'était étranger et
hostile." (11)
Pourquoi
les adultes mettent-ils une telle application à contraindre
la
jeunesse dans les schémas réducteurs qu'ils ont
eux-mêmes connus et subis ? Pourquoi si peu d'entre eux
sont-ils
convaincus de l'absolue nécessité
d'émancipation
des consciences ? Pourquoi ce conformisme séculaire et cette
abdication de soi ? L'histoire nous a pourtant appris où
cela
conduit...
Le jugement générique que
porte Mirbeau sur
les collèges religieux dans Sébastien Roch
ne
vaut-il pas
aussi bien pour les écoles "publiques", les
collèges
d'État ? Car Mirbeau se méfiait tout autant des
"hussards
noirs de la République"...
"
Les collèges sont des univers en petit. Ils renferment,
réduits à leur expression d'enfance, les
mêmes
dominations, les mêmes écrasements que les
sociétés les plus despotiquement
organisées. " (12)
Dans
une telle atmosphère, faute de pouvoir se
révolter,
certains enfants se désignent à la vindicte de la
gent
professorale et éducationnelle ; ce sont les "mauvais
élèves", les "cancres"...
"
Chez les natures d'enfant, ardentes, passionnées, curieuses,
ce
qu'on appelle la paresse n'est le plus souvent qu'un froissement de la
sensibilité, une impossibilité mentale
à
s'assouplir à certains devoirs absurdes, le
résultat
naturel de l'éducation disproportionnée,
inharmonique
qu'on leur donne. Cette paresse, qui se résout en
dégoûts invincibles, est, au contraire,
quelquefois la
preuve d'une supériorité intellectuelle et la
condamnation du maître. " (13)
Aujourd'hui
les "trublions", les "sauvageons" de nos modernes banlieues, tous ceux
qui ont été récemment
rangés sous le
méprisant vocable de "racaille" et qui sont en fait
majoritairement de jeunes pauvres ne
font peut-être pas tous preuve
de supériorité intellectuelle sur le "maître"
mais
ils témoignent d'un rejet absolu et dramatiquement violent
du
seul lieu où, encore un peu à l'abri de
l'ordinaire
exploitation sociale des démunis, il leur restait une faible
chance
d'évolution positive : l'école... Ils y
pourrissent d'ailleurs la
vie des maîtres, des professeurs, de ces professeurs
dont
l'un des narrateurs du roman Dans le ciel garde
un si mauvais
souvenir et sur qui il porte un jugement plus que
sévère.
"
Je passe sur
mes années de collège. D'ailleurs, je puis, d'un
mot,
caractériser l'effet moral qu'elles eurent sur moi. Elles
m'abrutirent. L'éducation que je reçus
là fut une
aggravation de celle commencée dans ma famille. A la maison,
il
est bien rare que l'enfant n'ait ressenti une sorte de chaleur,
d'affection, en même temps qu'une sorte de
sécurité
intime qui lui tiennent lieu d'idées et de notions
précises de la vie. C'est souvent quelque chose de vague et
qui,
pourtant, lui est un appui. L'amour est si fort que, même
inintelligent, même médiocre, il ouvre
à
l'âme tout un horizon de beautés morales. Au
collège, rien de pareil. L'enfant est remis entre les mains
indifférentes et lourdes de mercenaires à
qui rien
ne le rattache, ni l'intérêt, ni la tendresse, ni
la
vanité. Ils arrivent, se hâtent, et s'en vont. Et
puis, je
ne sais quel intolérable ennui émane de
cet ensemble
d'absurdités, de mensonges et de ridicules
diplômes qu'est un professeur. Loin de nous
intéresser aux devoirs qu'il enseigne, en leur
donnant de l'agrément et de la vie, le professeur vous en
dégoûte, comme d'une laideur.Tout en lui prend un
aspect
de gravité raide et gourmée, de dogmatisme
prudhommesque,
qui tue la curiosité dans l'esprit de l'enfant, au lieu de
la
développer. Avec une sûreté
merveilleuse, avec une
miraculeuse précision, le professeur enduit les
intelligences
juvéniles d'une
si épaisse couche d'ignorance, il
étend sur elles une
crasse de préjugés si corrosive,
qu'il est à peu près impossible de s'en
débarrasser jamais. Il en est, parmi ces jeunes
âmes, qui
se rebellent contre cette effrayante discipline de
médiocrité. Je les admire, mais comme je les
plains ! Que
de difficultés, que de malheur la vie ne leur
réserve-t-elle pas ? " (14)
Ce
rejet qui aujourd'hui peut confiner à la haine
s'explique-t-il
autrement que par cette conscience aiguë d'un engluement dans
une
inéluctable
médiocrité avec à la clé un
savant
processus de sélection pouvant déboucher sur
l'échec et l'exclusion sociale, un engluement contre lequel
un
nombre croissant de jeunes luttent
désespérément ? C'est aussi une forme
de
dégoût comme l'exprime le même
narrateur en
évoquant le souvenir d'une petite statuette en
plâtre que
sa mère affectionnait mais que les
mouches
salissaient
régulièrement sans qu'il fût possible
de la
nettoyer proprement. Filant la métaphore, Mirbeau lui fait
dire
:
" Ces chiures de
mouches me
représentaient exactement les leçons du
professeur, et
j'avais la conscience que ma petite personnalité
disparaissait,
peu à peu, sous ce dépôt
excrémentiel et
quotidien. " (14)
Un "dépôt
excrémentiel" qui peut aussi inclure de
douteuses et dangereuses valorisations. Quand on mesure l'importance prise aujourd'hui par les sports
de masse et la violence récurrente
des
débordements auxquels il donnent lieu, on ne peut que
s'interroger sur ce qui fonde le culte social de telles passions :
influence parentale, matraquage
médiatique sur fond d'intérêts
économiques ? Tout
n'est-il pas fait pour entretenir la jeunesse dans l'exaltation de la
compétition ? Aujourd'hui des enseignants encore
minoritaires
prennent conscience de son caractère dévastateur.
Ils
cherchent à s'en démarquer mais peuvent-ils y
parvenir
dès lors qu'elle est institutonnalisée ? Dans le
roman de
Mirbeau la remarque du narrateur
est à prendre en compte.
"
Mes professeurs à moi m'apprirent que seule la force
physique
est belle et enviable et j'étais faible ; ils me
forcèrent à révérer les
vertus
grossières, les actes lâches, les passions
animales, la
supériorité des brutes et
l'héroïsme des
boxeurs. " (15)
Alors
à quoi est voué l'individu qui a subi une telle
"éducation" ? Le constat tombe, implacable.
"
Je n'avais plus de désirs, d'inspirations vers les grandes
choses, j'étais mûr pour faire un soldat, un
notaire, ou
tel fonctionnaire larveux qu'il plairait à mon
père que
je fusse... Et je ne songeais pas à discuter les
décisions ultérieures qu'il prendrait contre mon
honneur.
" (15)
Il est
de l'honneur d'Octave Mirbeau d'avoir mené ces "Combats
pour l'enfant" dont l'écho demeure toujours
pertinent et toujours suceptible de secouer les consciences.
L.
C.
▲
______________________________________________
* souligné par nous.
1
Octave
Mirbeau,
Sébastien
Roch, chapitre
1 du livre premier, in "Octave
Mirbeau, Combats pour l'enfant",
Édition
établie,
présentée et annotée par Pierre
Michel, Vauchrétien,
Ivan Davy Éditeur,
1990, p. 66-67.
2
Id., Le
Petit
Mendiant, La
France, 16
août 1885,
Recueilli dans Les
Lettres
de ma chaumière (novembre
1885) et dans Les
Contes
cruels (1990),
in ibid., p. 27.
3
Id., Sur la route,
L'Écho
de Paris, 23
janvier 1891, recueilli dans La Vache
tachetée
(1919),
in ibid., p. 107-108.
4
Id.,
Dans
le ciel, L'Écho
de Paris, 8
et 15 novembre 1892,
in ibid., p. 126-127.
5
Id.,
Dans
le ciel, L'Écho
de Paris,
8
et 15 novembre 1892,
in ibid., p.
125.
6 Id.,
Dans
le ciel, L'Écho
de Paris, 8
et 15 novembre 1892,
in ibid., p. 126.
7 Id., Souvenirs ! , L'Aurore,
22
août
1898, in
ibid., p. 157.
8 Id., Pétrisseurs
d'âmes, Le Journal, 16
février 1901, in
ibid., p. 159.
9 Id., Réponse
à une enquête sur l'éducation, Revue Blanche, 1er juin 1902,
in
ibid., p. 165.
10
Id., Une Loi
d'amour, Interview d'Octave Mirbeau par René de Chavagnes, Gil Blas, 16 octobre 1905, in
ibid., p. 219-220.
11 Id., Pétrisseurs
d'âmes, Le Journal, 16
février 1901, in
ibid., p. 163.
12 Id., Sébastien
Roch, chapitre 3
du livre premier, in
ibid., p. 71.
13 Id., Sébastien
Roch, chapitre 3
du livre premier, in
ibid., p. 76.
14 Id.,
Dans
le ciel, L'Écho
de Paris,
8
et 15 novembre 1892,
in ibid., p.
128-129.
15 Id.,
Dans
le ciel, L'Écho
de Paris,
8
et 15 novembre 1892,
in ibid., p.
130.